Visite passionnante organisée par l'Office du Tourisme d'Orléans sur l'histoire d'Orléans aux XVII et XVIIIème siècle, époque où Orléans était le plus gros producteur de sucre de canne d'Europe. Contrairement aux idées reçues, ce n'est pas le vinaigre qui a fait la gloire d'Orléans, mais le raffinage du sucre de canne. Pendant des siècles Orléans a prospéré grâce aux vignes, mais le cépage d'Orléans (gris-meunier) est tombé en défaveur au profit des vins de Bordeaux et de Bourgogne. Les épiciers (grands commerçants) orléanais se sont alors tournés au XVIIème siècle vers les nouvelles colonies françaises des Antilles, où la culture de la canne à sucre a remplacé celle du tabac, pas assez lucrative car vendu seulement aux Amériques. La canne à sucre, plante originaire d'Amérique du Sud, s'est très bien adaptée au climat des Antilles, mais sa culture est gourmande en main d'oeuvre. Le sinistre commerce triangulaire a ainsi été initié par les Français pour exploiter les cannes de la Saint-Domingue française, actuel Haiti.
Les cannes contenant environ 30% de sucre et 70% d'eau, le raffinage exige beaucoup de combustible pour faire évaporer l'eau. St Domingue, comme toute île, avait une quantité de combustible qui fut vite épuisée. Il a donc fallu procéder autrement. C'est là qu'Orléans entre en scène. Les cannes coupées et un tout petit peu séchées étaient acheminées par navire à Nantes - Colbert avait calculé que le trajet Nantes - Orléans par la Loire puis le roulage sur Paris coûtait deux fois moins cher que le trajet fluvial via le Havre et la Seine, et ses nombreux méandres. Les cannes ne pouvaient pas être raffinées à Nantes, car la plupart des forêts aux alentours relevaient du domaine royal, donc préservées. Orléans, en revanche, bénéficiait de forêts exploitables, et surtout, vers le début du XVIIIème siècle, le charbon commença à être exploité dans la région de St Etienne. Les cannes à sucre remontaient donc la Loire sur les chalands à fond plat, à la voile, grâce au vent de l'ouest, la Galerne, qui souffle 200 jours par an. Le charbon (ainsi que toutes les autres marchandises de la Méditerranée et du sud de la France) descendait la Loire poussé par le courant, sur les sapines, des "toues" (bateaux à fond plat), construites en sapin du Massif Central. Le guide nous précise que le halage au cheval était peu utilisé - sauf pour la gabelle, l'impôt sur le sel, dont Orléans avait un gros entrepôt royal.
En plus de l'abondance de combustible, les épiciers, bientôt raffineurs d'Orléans, eurent un "allègement fiscal", le sucre n'étant pas redevable de taxe royale. Un second port d'Orléans fut donc construit en aval du Pont des Tourelles : les chalands qui remontaient le fleuve, n'avaient donc pas à démâter ce qui gagnait du temps. Le commerce se développa très vite de quelques navires transatlantiques par an à 150 par an qui arrivaient à Nantes au XVIIIème siècle. Les sapines étaient à usage unique et étaient démontées puis les planches vendues - on les retrouve comme poutres dans de vieilles demeures de la ville et la cathédrale Ste Croix.
Des raffineries furent construites sur les terrains en dehors des murailles médiévales qui furent démolies au XVIIème. Les raffineurs habitaient dans les raffineries mais assez vite, le commerce étant extrêmement rentable (le guide nous parle de plus de 1000% de bénéfice), ils firent contruire de belles demeures au bord du Loiret, puis acquirent des terres et des fermes en Beauce (où ils se réfugièrent lors de la Révolution). Les raffineries étaient de véritables usines, avec des ouvriers spécialisés qui dormaient sur place, une médecine du travail (dont les frais étaient déduits des salaires des ouvriers), et les premiers pompiers. Les nuisances étaient nombreuses pour les riverains : suie due à la combustion continuelle, risque d'incendie, odeur... en partie liée au processus de raffinage qui incluait la chaux et le sang de boeuf en décomposition... Une quarantaine de raffineries prospérèrent à Orléans au XVIIIème siècle, en partie en ville, puis dans la banlieue.
Le commerce fit prospérer les familles de raffineurs, qui très vite acquirent des bateaux, puis toute la filière jusqu'à des plantations à St Domingue. C'est ainsi que des esclaves furent amenés et vécurent à Orléans. Les familles étaient puissantes économiquement et donc politiquement (de nombreux maires issus de ces familles furent élus à la mairie au XVIIIème siècle). Orléans produisit jusqu'à 4 500 tonnes de sucre blanc, extrêmement raffiné, le plus gros producteur d'Europe. La presque totalité du sucre était exportée dans les autres pays d'Europe, les Français sucrant de préférence leurs mets avec du miel (grâce aux nombreuses forêts).
Plusieurs facteurs précipitèrent la fin du commerce de sucre à Orléans : le premier coup fut la Révolution française, qui mit également en ébullition toutes les Antilles. Le blocus continental contre Napoléon fut le second coup dur, bloquant tout le commerce depuis les Antilles. Enfin en 1803, les Prussiens inventèrent un procédé pour extraire le sucre de la betterave, deux fois moins cher que le raffinage du sucre de canne. Vers 1830-40, beaucoup de raffineries avaient déjà fermé lorsque le train signa l'arrêt du trafic fluvial sur la Loire. Orléans s'assoupit ; les vinaigreries Dessaux - construites dans une ancienne raffinerie de sucre - bien que prospères et avec de nombreuses filiales étrangères (beaucoup dans les colonies) ne purent jamais être à la hauteur des raffineries de sucre, ni en terme d'emplois ni de bénéfices. C'est pourtant le vinaigre (*) avec lequel les Orléanais associent leur ville, et non le sucre, dont les historiens ont redécouvert l'histoire tragique il y a une dizaine d'années. Et jusqu'à récemment le seul souvenir des raffineries étaient sur les toits d'Orléans : les moules de terre cuite pour le raffinage, les "pains de sucre" étant réutilisés comme cheminées.
(*) vinaigre produit avec le vin de l'orléanais, et non avec le vin devenu aigre en remontant sur la Loire comme on le dit souvent.
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| La rue Royale, dont la construction a été financée par les revenus du sucre. |
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| Rue Jeanne d'Arc - déjà décorée pour les Fêtes de Jeanne d'Arc du 8 mai prochain |
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| le chocolat était un commerce exclusif du Roi qui à partir de 1760 le concéda à une boutique pour quelques grandes villes (à l'inverse du commerce du sucre qui ne fut pas monopole royal). |
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| la Rue Royale vue de la Loire vers la place du Martroi (où se situait le gibet pour les exécutions) |
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| le pont George V |
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| Une dizaine de mètres à l'est du pont George V, l'ancien pont des Tourelles. Le premier port était situé à cet endroit - les marchandises étaient débarquées dans différents poternes spécialisées (lin, bois, peaux, etc.) où étaient acquitées les taxes. Le nom des rues proches de la Loire portent encore le nom de ces denrées (rue au Lin, rue des Tanneurs...). |
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| le quai Cyprien, à l'ouest du pont George V, où était situé le second port pour les cannes à sucre. Un troisème petit port était situé sur la rive sud pour les marchandises vendues en petite quantité et débarquées directement à quai. A noter qu'Orléans n'a jamais eu de criée (marché de poisson) car le commerce de poisson était réglementé par le Roi, la Loire étant fleuve royal. Un bateau collectait les taxes des toues cabanées, les bateaux de pêche du fleuve. |
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| une des demeures des négociants de cannes à sucre, sur le quai. |
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| Tout au fond, un vestige du mur médiéval de la ville |
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| rue Notre Dame de Recouvrance où étaient situées plusieurs raffineries |
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| Notre Dame de Recouvrance, à l'origine une chapelle bâtie en honneur d'Isaac Jogues, d'une des familles de raffineurs, parti évangéliser le Québec, et mort en martyr. Son tibia est conservé dans l'église. L'église abritait aussi des bateaux ex-voto (comme à ND de la Garde à Marseille) : on priait ainsi pour la recouvrance des marins et bateliers... et de l'argent investi dans le commerce.. |
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| la raffinerie Jogues, en face de l'église, une des premières construites dans le quartier. |
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| vue sur une cour intérieure. A gauche, l'école de danse où j'allais. |
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| L'école de danse existe toujours ! Reprise (je pense) par une ancienne élève. |
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| maison d'un raffineur (plus haut dans la rue ND de Recouvrance) qui avait, grande première, fait construire sa maison à l'écart de l'usine (merci Véronique pour les notes) |
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| J'avais en souvenir une rue aux façades sombres - tout est clair et rénové. |
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| l'hôtel Toutin, une des plus vieilles maisons d'Orléans, dite maison de François Ier, datant du XVIème siècle |
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| au fond, après les maisons modernes de gauche, un autre bout de la muraille médiévale |
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| maison typique de commerçants avec la porte pour les livraisons (en bas à droite) |
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| vestige des entrepôts de gabelle... |
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| moment nostalgie : l'école maternelle de la Rue de Limare - qui n'a pas changé |
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| vue de la cour... qui n'a pas vraiment changé non plus |
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| le 13 rue Maréchal Foch... le premier appartement où nous avons habité (trois fenêtres de droite au dernier étage) |